Les chaires d’enseignement et de recherche financées par le privé se sont multipliées. Les chercheurs apprécient une certaine souplesse. Les entreprises développent leur écosystème.

Si les relations entre universités et entreprises se sont longtemps situées « à la limite du psychodrame » – pour citer le rapport de Pierre-André Chiappori pour l’Institut de l’entreprise (2011 ) -, il faut d’autant noter le chemin parcouru depuis le lancement de la première chaire à l’Essec, en 1986.

En quelques décennies, les « chaires », ces ex-hauts lieux du savoir académique et de la figure du professeur, ont pris un nouveau visage. Les entreprises y ont décelé un moyen d’étendre leur existence et leurs préoccupations au sein des établissements d’enseignement supérieur, en bénéficiant d’une défiscalisation d’une partie de leurs dons (fondation, convention de mécénat…). « Il y a toujours un grand intérêt des entreprises pour la création d’une chaire  », confirme Mélina Mercier, directrice de la fondation partenariale de l’université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC). En témoignent les annonces régulières de lancements de nouvelles chaires. Dernières en date : la chaire sciences pour le transport ferroviaire (Ecole des ponts – ParisTech et Eurotunnel) et la chaire transformation et innovation financière (BNP Paribas CIB et ESCP Europe).

Coconstruction académique et opérationnelle

« Générique et protéïforme », la chaire est un programme de recherche et/ou d’enseignement, soutenu par une ou plusieurs entreprises, sur plusieurs années (trois à cinq ans). «  Il s’agit d’une coconstruction, à la fois académique et opérationnelle. Au départ, il y a souvent une expertise du corps professoral et un questionnement testé auprès des entreprises », explique Thomas Jeanjean, vice-doyen des professeurs à l’Essec. A l’UPMC, Serge Fdida, vice-président international, parle, lui, d’ « une maximisation d’intérêts communs », la démarche consistant à faire entrer en correspondance des défis scientifiques spécifiques avec des enjeux industriels (ou sectoriels).

La crise venant, il y a, certes, « des sujets sur lesquels il est devenu un peu plus compliqué de trouver des partenaires », reconnaît Thomas Jeanjean. Il y a également ces chaires qui se ferment, comme celle de Renault-Polytechnique-HEC consacrée à la « performance de l’entreprise » et au « management multiculturel ». Moins « core-business » quand les temps sont difficiles. « Les entreprises font peut être des choix plus ciblés et les processus durent plus longtemps », admet Mélina Mercier. Ces derniers temps, les entreprises ont, elles, perçu une accentuation des sollicitations. Non sans raison.

Un facteur d’attractivité pour les établissements

Outre le financement même d’un programme de recherche, la chaire offre un avantage connexe mais essentiel : « Il n’est pas nécessaire de passer son temps à remplir des appels d’offres comme pour d’autres financements », note Mélina Mercier. Elle peut en outre devenir «  un véritable facteur d’attractivité » pour une école. « La chaire LVMH sur le management du luxe nous a apporté de la visibilité en Asie, où le luxe français bénéficie d’une image très forte, et nous a permis d’attirer de nouveaux publics », illustre Thomas Jeanjean. C’est aussi l’occasion pour une université de « prouver qu’elle est capable d’emmener une entreprise sur un projet commun », selon Mélina Mercier.

De façon générale, la chaire ne reposant pas sur un contrat commercial (au contraire d’un contrat de recherche), les chercheurs bénéficient d’une liberté académique. « Nous avons une obligation de moyens et non de résultats », précise-t-on dans les établissements interrogés. « Nous sommes habitués à travailler dans des contextes de financement pour lesquels les objectifs sont délivrables ; le cadre de la chaire est moins contraignant », témoigne Serge Fdida, en indiquant conserver «  toute propriété intellectuelle » dans le cadre de la nouvelle chaire « Smart & connected mobility », la voiture connectée, montée en partenariat avec Atos et Renault.

Une chaire, c’est aussi pour l’université une occasion de développer une dynamique internationale. «  Nous avons pu recruter un chercheur de niveau international comme titulaire de la chaire voiture connectée (Giovani Pau, italien passé par l’Ucla, NDLR) », se félicite Serge Fdida. Et tandis que le titulaire de chaire démultipliera son expertise dans son domaine de spécialité, son équipe pourra accéder à certaines données stratégiques des partenaires. «  Nous avons accès à la feuille de route technologique de Renault », souligne-t-on à l’UPMC.

Un vivier de compétences pour l’entreprise

Une chaire offre d’abord à l’entreprise l’occasion de s’inscrire dans une dynamique d’innovation, au delà de sa R&D, et de motiver ses troupes en interne au passage. Il est rarement question de faire de la recherche pour la recherche. «  Renault fait des véhicules connectés depuis 1986. Et la chaire avec l’UPMC a nous permettre de nous maintenir dans le triptyque connectivité, services, interaction homme-machine », illustre Marc Pajon, directeur des programmes avancés chez le constructeur. «  Nous avons des objectifs économiques, rappelle-t-il. Nous voulons faire en sorte que la voiture propose des services à un coût abordable. Et ce point a d’ailleurs fortement motivé les chercheurs. »

L’autre objectif des entreprises est le développement d’un écosystème. Avec la chaire Google@HEC, la volonté de Google était «  d’avoir des interlocuteurs de l’e-commerce et de se constituer un vivier de talents », explique Michel Bénard, university relations manager au sein du groupe américain. Même démarche pour KPMG avec la chaire franchise et commerce en réseau de l’IGR-IAE de Rennes, lancée en avril. Grâce à cette chaire à l’approche très concrète, KPMG va aider au placement des étudiants et proposer des offres d’apprentissage. «  Nous recrutons actuellement un étudiant de master en alternance » explique Virginie Sablé, responsable du développement de la filière franchise et réseaux du cabinet d’audit et de conseil.

D’autres partenariats demain ?

«  L’association à d’autres industriels et à d’autres disciplines est extrêmement enrichissante », pointe Claire Martin, qui dirige la fondation et la RSE du groupe Renault, confirmant la cote montante des chaires pluridisciplinaires. A l’avenir, les universités pourraient davantage aller voir du côté des PME, comme l’envisage la chaire valeurs et politiques des informations personnelles de l’Institut mines-télécom, qui a déjà plusieurs gros partenaires (notamment BNP Paribas et Dassault Systèmes). «  C’est une chaire « ouverte » et la contribution des partenaires est individualisée en fonction des moyens de l’entreprise, explique la coordinatrice, Claire Levallois-Barth. Les PME sont les bienvenues. »

Les budgets globaux des chaires s’évaluant en millions d’euros, c’est le moment de faire jouer l’intelligence collective. Car, universités ou grandes écoles, étudiants, chercheurs, tout le monde semble s’y retrouver. Hormis peut-être l’Etat qui, sans oser trop y toucher, lorgne de temps à autre cette niche fiscale.

Valérie Landrieu – Les Echos
21/06/2013