Les articles provocateurs sont toujours excellents pour l’exercice de la pensée, et il est parfois plus utile de se frotter à des opinions bien arrêtées, qui attaquent de front nos confortables certitudes que de continuer à creuser dans le sens de nos convictions.

Le jeune auteur du blog, Apprendre une langue, Julien, à peine 23 ans, n’est pas un gourou des langues, comme il le dit mais n’a pas sa langue dans la poche de son sac à dos. Grand voyageur, il est aussi traducteur d’un guide de Benny Lewis qui l’a beaucoup impressionné : « Language Hacking Guide ». En regardant une vidéo de cet Irlandais parlant 10 langues, on est effectivement impressionné !

Julien suppose que son article récent, »Pourquoi vous perdez votre temps en cours de langues » va déchainer « la furie collective de l’armée de profs (…) déjà en train d’aiguiser leur clavier« . Aucune réaction sur son blog jusqu’ici :  il oublie qu’au mois d’août, les  professeurs de collègues ou lycées sont en vacances et que les enseignants de langues des stages linguistiques sont au plus fort de leur activité ! Il voit une armée compacte se lever alors que les troupes sont bien dispersées. Entre un enseignant de langues de centre linguistique, un formateur FLE dans un centre d’alphabétisation et un enseignant de collège ou de lycée, les lectures ne seront pas les mêmes. Dans un cas le public est client et roi, c’est plus ou moins lui qui détermine et évalue le rythme, les objectifs de la formation , dans le second il est fortement dépendant de l’institution et du formateur qui lui ouvre l’accès à la langue et à la culture du pays où il veut vivre et dans le dernier cas, il est… captif. Voila qui change la façon dont un cours de langues va être conçu et apprécié.

La structuration et l’adaptation d’un cours de langues ne sont pas les problèmes de Julien qui, lui, veut apprendre.

Une mise en cause sans complexe

On accuse généralement les programmes inadaptés, les évaluations mal conçues dans les institutions, le système éducatif et ses faiblesses mais plus rarement les dispositifs d’enseignement des langues, qu’ils soient scolaires ou privés dans leur ensemble. C’est ici tout le système de la classe de langues traditionnelle qui est remis en question et reprendre point par point les angles d’attaque est presque aussi amusant qu’un « serious game ».

On s’y ennuie

Pas facile en effet de créer un cours qui puisse satisfaire les attentes de tous, certes, mais je crois savoir pourquoi dans beaucoup de cours de langues on s’ennuie, c’est parce qu’on n’y est pas assez actif. Comme le dit Aline Germain-Rutherford, de l’Université d’Ottawa au Canada :
« L’apprentissage n’est pas un sport de spectateur ». Il faut pouvoir parler de ce qu’on apprend, écrire sur ce qu’on apprend, faire des liens avec son expérience. Il faut que ce que l’on apprend devienne une partie de nous-mêmes. En ce sens, un cours de langues réussi doit donner l’impression à l’étudiant qu’il s’est oublié, abandonné dans une séries d’activités où comme par inadvertance il a eu à utiliser une langue qui n’est pas la sienne. Si cela n’est pas souvent le cas dans la classe de langues, c’est à la fois parce que les enseignants n’ont pas assez compris que ce n’est pas à eux de mouiller leur chemise, mais aux étudiants.

On vous enseigne les mauvaises priorités

Qui dit « classe de langues » pour ce jeune homme dit « enseignement de la grammaire » et « listes de vocabulaire ». Touché ! Que ce soit dans les classes de lycées ou de collèges, en France et à l’étranger, malgré le Cadre commun de référence, malgré des années de classe communicative il faut bien se rendre à l’évidence que cette approche n’est pas passée aux oubliettes. Certes, un très grand nombre d’enseignants de langues ne pourrait pas se reconnaître dans ces pratiques de classe mais est-on bien sûrs que les commentaires de textes associés à des listes de mots aient totalement disparu des préparations aux certifications et aux examens par exemple ? Peut-on enseigner et apprendre la grammaire en s’amusant ? Certains enseignants en sont convaincus, beaucoup le mettent en pratique mais la grande majorité des élèves continuent à garder une image catastrophique de leurs cours de langues, cherchez l’erreur ! Lorsque l’évaluation ou la certification est au bout du cours on s’abstient de jouer, misant sur le rentable, la mémorisation systématique et les exercices à partir des règles. Dans un grand nombre de cultures éducatives, la grammaire apprise est un fondement nécessaire à la croyance que l’on parle correctement une langue. Signalons toutefois à l’intention de Julien qu’une proportion non négligeable de professeurs de langues se passionne pour les jeux, et ce depuis fort longtemps comme ici ou là, ou encore là. Cette proportion va peut-être atteindre la masse critique et envahir les écoles, qui sait ?

Choix de sujets de discussion sans intérêt

Pour l’auteur de ce blog, c’est le format de la classe qui oblige à un certain académisme des sujets : « pas facile de plaire à tous ces gens aux intérêts différents ». Les cours plus communicatifs, se développant à partir de projets, ou centrés sur des tâches ne sont pas à l’abri des sujets « bateaux », des grands thèmes sérieux censés former le citoyen de demain, mais on peut en trouver des plus amusants, comme celui-ci, « Dis-moi ce qui t’énerve… » , extrait des tables de conversation et pour corser un peu le tout, »ça m’énerve », petite chanson très parisienne d’Helmut Fritz, qui trouve ici une application pédagogique.

Le problème de la classe de langues, c’est qu’elle ne réunit pas toujours des gens qui nous ressemblent, mais est-ce bien un handicap alors que tous nos réseaux ne nous mettent pas en présence de gens si différents, malgré les apparences ?
L’art de trouver des sujets « à étincelles » fait partie des compétences d’un enseignant toujours plus ou moins animateur, que ce soit en face à face ou à distance.

Les gens parlent mal la langue

La conception du cours comme bac à sable où tout le monde peut faire des erreurs, où ces erreurs sont même des sources d’information supplémentaires pour le groupe n’est pas forcément très attractive pour qui veut avancer plus vite. Le nivellement vers le bas est un danger que l’on connaît bien dans les classes d’anglais en France.
Les TICE sont sans doute une chance pour la classe si elles permettent de l’ouvrir à de très larges communautés, soit avec des communautés d’apprentissage comme Livemocha, où chaque élève construit son réseau d’individus qui veulent comme lui progresser dans la langue de l’autre et qui vont donc jouer le rôle de correcteurs et de modèles, soit en l’engageant dans des projets collaboratifs qui auront par exemple une finalité de visite dans le pays de l’autre si on est encore au collège ou au lycée. Il est sûr que l’enclos de la classe de langues n’a pas d’avenir et que les enseignants doivent réfléchir à de nouvelles façons de lancer leurs étudiants dans des situations réelles d’interaction, plus simplement de les mettre en contact avec des natifs, et en cela, les outils numériques sont adéquats.

On ne vous apprend pas « la vraie langue »

Certes, la pédagogie des langues a encore du chemin à faire, que ce soit en France ou dans beaucoup de pays étrangers qui continuent à privilégier l’écrit et à en tirer la grande majorité des activités. L’oral y est encore bien souvent traité en compétence accessoire dans les méthodes des éditeurs, le CD qui accompagne les livres de l’étudiant étant écouté une fois sur deux. Podacsts et activités communicatives et actionnelles tiennent le haut de l’affiche et surtout de l’écran des différents médias sur les pédagogies innovantes mais dans le secret des classes bien fermées, on enseigne toujours la langue des livres, pas celle de la rue. Là aussi, les initiatives ne manquent pas qui démentent ce constat pessimiste. En classe, en face à face ou à distance, on peut vous mettre en présence de la langue parlée, avec des podcasts comme audioblogs, ou des groupes dont la devise est « Écouter plus pour mieux parler ».

La classe malade de l’école

Dans le blog ‘le blog du cartable connecté », j’écrivais ceci : « D’un côté il y a la conversation, de l’autre l’acquisition de savoirs et de savoir-faire plus méthodique. La classe, qu’elle soit virtuelle ou bien physique, est normalement le lieu ou se combinent idéalement, sous la conduite d’un enseignant, ces deux activités ».
Gammes et tasses de thé

La classe a tout de même un avantage, c’est de nous relier très efficacement à un guide, un tuteur en qui on a confiance, et de nous engager dans des relations avec les autres, sur un rythme régulier qui est commun. Les habitudes, c’est un point positif pour l’apprentissage ! On peut oublier les mauvais souvenirs et envisager sans utopie un espace protégé sans être clos, stimulant sans être obsédé par les évaluations, et des activités qui engagent comme dans la vraie vie.

Reste que la classe perd sensiblement du terrain et quand on cherche la bonne formule, du cours particulier en face à face, par téléphone ou avec une webcam, jusqu’aux dispositifs de e-learning, on tombe de plus en plus sur des offres gratuites ou presque comme celle-ci, qui suggèrent la disparition des profs et invitent à la plongée dans la langue, dans la réalité. Du pur actionnel !

Que vont donc inventer les profs de langues pour devenir indispensables ?

http://cursus.edu/dossiers-articles/dossiers/39/les-langues-les-tice-communaute/articles/17482/les-cours-langues-sont-ils-vraiment/