« Est-il judicieux de tout prévoir, calibrer, programmer, quand nos expériences (…) nous apprennent que les processus à l’œuvre en éducation composent avec l’improvisation, la réactivité, et donc une certaine créativité ? ». A cette question de François Muller, sur le blog « Chroniques parisiennes en innovation et en formation », tout le monde est tenté de répondre non. Bien sûr, une trop grande rigidité est délétère. Evidemment, les cours magistraux « à l’ancienne » ont disparu. Alors, vive le capharnaüm dans l’enseignement ? Pas si vite !

En préambule de son commentaire sur l’enseignement, François Muller donne un exemple tiré du livre d’Éric Abrahamson, « Un peu de désordre = beaucoup de profits ». Dans le domaine de l’économie, « l’ordre peut coûter cher, (…) le désordre peut être rentable et (…) les organisations trop rigides brident souvent la créativité ». Une interview de l’auteur sur le site Courriercadre.com le résume bien.

Transposons l’exemple dans le monde de l’éducation. « Enseigner, c’est d’abord agir en situation d’incertitude, et souvent d’urgence », explique Vincent Troger, maître de conférences à l’IUFM de Versailles, dans un article de Sciences Humaines. En cause, parfois le manque de formation de l’enseignant, mais toujours le comportement des élèves, habitués à remettre en permanence les savoirs de l’adulte en cause. De par « l’imprévisibilité et l’hétérogénéité des comportements [du] public (…), la gestion des incertitudes, des imprévus et des contradictions est bien devenue la dimension centrale du travail de la plupart des enseignants » avance Vincent Troger.

Les bonnes surprises de l’inattendu

Les professeurs sont donc des « Messieurs Jourdain » de la gestion du désordre, pour leur plus grande frustration. Car cette situation de tâtonnement « ne correspond pas à la représentation que l’on se fait généralement de la rigueur des savoirs scolaires ». Pour se prémunir contre ces incertitudes, le jeune professeur peaufine ses cours jusqu’à la dernière minute. Mais gare à la sur-préparation! Elle « témoigne d’un état de faiblesse structurelle et d’un manque de confiance dans sa propre expertise » explique François Muller. Ainsi, « l’enseignant du secondaire, particulièrement au collège, réalise rapidement qu’il ne peut être vraiment efficace qu’à condition de manœuvrer entre « l’improvisation réglée et le bricolage », pour reprendre une formule du sociologue Philippe Perrenoud » poursuit Vincent Troger.

Le hasard a même sa place dans la recherche documentaire. Et quand il est fécond, on le nomme sérendipité, ou fortuité. C’est l’art de trouver quelque chose que l’on ne cherchait pas auparavant. Marjolaine Bill de l’Institut coopératif de l’Ecole moderne (ICEM), donne quelques exemples d’exercices à faire avec les élèves sur ce thème.

Savoir jongler entre ordre et désordre

Mais attention. Qui dit improvisation ne dit pas cacophonie ou éparpillement. L’apparent désordre cache en fait une solide préparation de la part du professeur, et même une expertise. François Muller est formel : « l’accueil de l’imprévu, la gestion du désordre sont des actes tout aussi professionnels que la planification annuelle des performances ! ». Et le cas particulier des TICE amplifie ce phénomène : elles « exigent une vraie expertise professionnelle (…) dans l’appréhension et la conduite de l’imprévisibilité, de l’immédiateté, de l’opportunité de se saisir de tout pour apprendre ensemble ».

S’il est subi, « le désordre se présente comme un adversaire dangereux de la pédagogie [d’autant plus] qu’il met l’enseignant dans une situation inconfortable d’insécurité dont l’une des conséquences est sa fragilisation, renchérit Jérôme Kouassi, aussi l’enseignant a-t-il, pendant la préparation du cours, la responsabilité d’opérer des choix didactiques dénués de toute confusion ». La solution pour ne pas retomber dans un rigorisme forcené et forcément chronophage ? Instaurer des « routines », non pas au sens de train-train mais plutôt de trame solide et sécurisante pour l’enseignant. « Ces routines sont des méthodes de travail suffisamment stabilisées pour encadrer efficacement l’activité des élèves en classe et réduire ainsi la marge d’incertitude du travail de l’enseignant, tout en lui ménageant des espaces d’improvisation » écrit Vincent Troger.

En bref, savoir manier le désordre peut être fécond lors de la préparation du cours (on ne perd pas trop de temps à l’organisation) et au sein de la classe (on laisse la place à l’imprévu). L’enseignant qui est passé maître dans l’art de jongler entre ordre et désordre gagnera en sérénité et en efficacité.

Thot Cursus