On pourrait penser que les étudiants qui suivent un enseignement spécifique en Technologies pour l’enseignement, dans le cadre d’une licence en sciences de l’éducation, ont déjà beaucoup réfléchi à l’impact des Tice sur l’éducation et la formation, et développent volontiers un discours expert sur le sujet. Eh bien, pas du tout.

Jacques Béziat est l’un des deux enseignants chargés d’un tel enseignement sur les Technologies et médias pour l’éducation et la formation dispensé dans le cadre de la licence en sciences de l’éducation par l’institut de formation à distance de l’université Paris 8. Pendant 6 ans, il a étudié le contenu des messages échangés par ses étudiants sur le forum associé à ce cours à distance, afin d’y examiner les cooccurrences les plus fréquentes de termes liés aux Tice. Ceci, afin de mesurer l’évolution du discours tenus par les étudiants sur ce sujet, c’est à dire l’élaboration progressive d’un discours de spécialistes, censés utiliser les Tice dans un cadre professionnel d’enseignement ou de formation présent ou à venir. Il rend compte de son travail dans un article intitulé Se former aux TICE – Discours et représentations.

Le raisonnement de J. Béziat est le suivant : l’utilisation des TIC en éducation et formation fait l’objet d’un discours social banal, empli de lieux communs, et il n’est pas étonnant que les étudiants nouvellement engagés dans le cours spécialisé portent eux aussi ce discours. En revanche, au gré de leurs apprentissages (à travers le cours accessible en autoformation, les activités, la lecture de références complémentaires, les exemples, et enfin les discussions sur le forum attaché au cours), les étudiants doivent modifier ce discours, forger un discours professionnel spécialisé. « Former aux TICE reviendrait, pour une bonne part, à travailler sur les représentations de départ, et à les faire évoluer en intégrant les exigences du milieu scolaire et de ses finalités« , dit-il au début de son article.

Se détacher du discours commun pour acquérir la maîtrise de ce que l’on étudie

Le discours commun sur les Tice porte sur une grande variété d’aspects : « les mutations inévitables auxquelles il faut s’adapter, les risques d’illectronisme, les compétences supérieures des jeunes, la mise en concurrence du secteur publique  et du secteur privé, le retard national, la forte dimension pédagogique des TICE, les nouvelles façons de communiquer, la révolution dans l’enseignement, l’évidence de l’internet scolaire et de ses nombreuses ressources, la pression économique sur l’école, l’espoir d’un changement socioculturel, les enjeux éthiques…« , ainsi que les cite J. Beziat. En analysant une partie des messages postés par les étudiants sur le forum du cour, il constate que ces derniers font évoluer différemment leur discours : ceux qui échangent beaucoup adoptent des représentations « complexes, contextuées, réalistes, utiles pour l’action éducative« . Ceux qui échangent très peu restent sur les représentations initiales distanciées, détachées de la réalité de l’enseignement en classe. En particulier, ces derniers restent à une représentations des Tice comme des « outils » sans incidence sur l’acte pédagogique lui-même. Alors que les premiers ont parfaitement conscience de l’impact des Tice sur les stratégies pédagogiques à mettre en oeuvre.

L’échange dialectique comme principal vecteur de la construction des savoirs

Dans le cadre de la formation à distance à laquelle s’intègre ce cours, le forum est le principal (voire le seul) espace d’échange entre les étudiants d’une part, le étudants et les enseignants d’autre part. C’est aussi l’espace de la singularité, dont les traces qui y sont déposées permettent de mesurer régulièrement les changements que provoque l’enseignement sur les étudiants. Et J. Beziat est préoccupé de ce qu’il lit car « Refuser de penser les TICE revient à se mettre en incapacité d’en avoir la maîtrise pédagogique« . Or, cette « pensée des Tice » se construit dans l’échange bien plus que dans l’assimilation des contenus de cours. D’où l’importance cruciale de la participation aux forums, pour profiter de la « fonction formative de l’échange dialectique et du partage d’expérience« . On reconnaît là la pensée socio-constructiviste, qui place l’échange avec les pairs au coeur des mécanismes de construction des apprentissages.

Cette étude n’est pas sans incidence sur la conception-même des cours en ligne : en privilégiant l’échange et le débat plutôt que l’absorption de contenus préétablis par l’enseignant, la formation est plus efficace. Les étudiants y acquièrent une pensée personnelle plus élaborée, et peuvent alors se détacher des représentations communes propres à leur champ d’étude. Une conclusion qui vaut pour l’apprentissage de l’utilisation des Tice, mais sans doute également pour beaucoup d’autres sujets.

Se former aux TICE – Discours et représentations. Jacques Béziat, 2011, sur le site Edutice – Archives ouvertes.