« Jeunes ingénieurs, libérez-vous ! » Les entreprises vous veulent créatifs et innovants. Pour répondre à la demande, les écoles ont bouleversé leur pédagogie et leurs programmes.

A en croire l’Institut MinesTélécom, l’alliance serait « génétique » avec le monde de l’entreprise. Industrie au coeur de la pédagogie, cadres partie prenante du long processus d’élaboration des maquettes de formation, etc., les écoles d’ingénieurs n’ont de cesse de faire évoluer les programmes au gré des attentes de l’industrie. L’enjeu de ces adaptations pédagogiques dépasse, de loin, les seules évolutions technologiques. A l’ISEN Lille, « une part de 10 % à 15 % de la formation est renouvelée chaque année ».

Nouvelles compétences

Si les employeurs se sont longtemps focalisés sur les compétences techniques des jeunes ingénieurs, il en va, aujourd’hui, autrement. «  Des compétences relationnelles très fortes sont attendues par les entreprises », souligne Pascale Ribond, la directrice de l’Estaca, école d’ingénieurs spécialisée dans les transports, qui a mis en place, depuis l’année dernière, un module avec jeux de rôle et débriefings post-stages. En quelques années, les enseignements traditionnels ont été réduits pour insuffler de nouvelles dimensions à la formation, culture générale et interculturalité comprises. A l’ISEN, «  20 % de la formation est désormais consacrée à des aspects transversaux et au management », annonce Andreas Kaiser, directeur de l’établissement.

Mais les écoles doivent aussi faire face à une demande plus spécifique des industriels : l’innovation. Une nouvelle compétence pour les ingénieurs ? L’histoire et la littérature ne manquent pas d’ingénieurs figures de proue de l’innovation. Il s’agit de relancer la machine. Un rapport sur la formation des ingénieurs en France, publié en 2011 par l’Institut Montaigne, alertait les opérateurs sur la question, déjà soulevée par les Assises de l’industrie, deux ans plus tôt.

Depuis, quelques initiatives sont apparues – hors du champ de la recherche -, notamment en design et management de l’innovation. Dont celle de l’Ecole centrale de Lyon qui a lancé, il y a un an, un « MSc in innovation design entrepreneurship & arts » (IDEA), en partenariat avec l’EM Lyon. Le nouveau cursus, soutenu par SEB, forme «  des gens capables de conduire l’innovation dans l’entreprise », indique Marie-Annick Galland, la directrice des études de l’école d’ingénieurs, qui a décroché, à l’occasion, un IDEFI (Initiative d’excellence en formations innovantes). Ouverte aux titulaires de licence, la formation mise sur la multidisciplinarité et le « design thinking », avec « FabLab » et prototypage à la clef.

«  Libérez les ingénieurs ! », résume avec humour Thierry Regon, le vice-président de Sunaero, PME innovante de l’aéronautique. «  Il faut que les jeunes ingénieurs sortent du moule. Nous avons besoin de personnes qui pensent différemment. »

Nouvelles pédagogies

Face à cette attente de profils créatifs, «  ce qui a beaucoup changé, ce sont les modes mêmes de formation des ingénieurs, davantage fondés sur la créativité », diagnostique Bruno Goubet, le directeur de l’Ecole des mines d’Alès. A l’ESIEA, école d’ingénieurs du groupe B, Philippe Volle, a décidé d’accorder une place plus grande à la recherche dans les formations, et de faire participer les étudiants aux activités des laboratoires. Une pédagogie active qui fait écho à l’attention des employeurs à «  la capacité de travail en mode projet ».

Avant, «  les entreprises acceptaient de  » perdre  » un an pour former une jeune recrue », se souvient Andreas Kaiser. Peu envisageable aujourd’hui. Du coup, les cursus en apprentissage, et particulièrement dans les écoles d’ingénieurs dites classiques, se développent, alors qu’il s’agit pour ces mêmes entreprises d’«  entrer en contact avec les étudiants plus tôt. Là où il y a une demande forte, nos formations historiques sont développées par voie d’apprentissage », explique Laurent Champaney, directeur général adjoint en charge des formations à Arts et Métiers ParisTech. Chez Sunaero, depuis trois ans, deux ingénieurs sur trois sont recrutés par la voie de l’apprentissage.

Nouvelles disciplines

Des masters spécialisés sont ouverts et fermés à la demande, pour apporter des réponses ciblées aux besoins des entreprises. Robotique, énergie positive, écologie industrielle, cycle de vie du produit, risques industriels, « big data » et cybersécurité sont les tendances des nouvelles matières enseignées. Sans oublier, dans cet entrelacs de modules, la planète de l’entrepreneuriat et des PME (moins de 10 % des diplômés). «  L’écoconception était déjà présente dans nos enseignements », précise Bruno Goubet. «  Ce qui est nouveau, c’est d’en faire une option pure pour qu’un ingénieur puisse s’affirmer comme tel ». L’interrogation du moment tournerait toutefois davantage autour du nucléaire que des énergies alternatives ou du développement durable. «  Il y a dix ans, la France a arrêté de former des ingénieurs nucléaires », explique Christian Lerminiaux, président de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI). « Aujourd’hui, les écoles se demandent si elles doivent relancer les formations, alors que la question de la relance du nucléaire est en suspens » et que, déjà, le démantèlement et le stockage ont des besoins énormes de talents.

Quoi qu’il en soit, il est important que «  les écoles d’ingénieurs forment des jeunes qui ont envie d’aller dans l’industrie », insiste Bruno Goubet. « Ces jeunes ont une mission de redressement productif. L’Etat dépense entre 12.000 et 15.000 euros par an pour eux, ils doivent se sentir investis de la mission historique de l’ingénieur qui a contribué à l’essor industriel français. Nous sommes dans une forme de guerre industrielle, dont l’ingénieur est le soldat. »« Engigneor »… Le constructeur d’engins de guerre de jadis va-t-il faire son retour ?

Valérie Landrieu – Les Echos
24/06/2013